Appel à contributions numéro 9 et journée d’étude

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Cet appel à contributions s’adresse uniquement aux jeunes chercheurs

Appel à contributions pour le 15 janvier 2018, numéro 9, Traits-d’Union

Le(s) présent(s)

Est-il possible de parler d’un présent, ou faudrait-il privilégier la forme plurielle, afin de rendre compte de sa diversité à travers les âges, les cultures et les disciplines ? Comment délimiter le présent, alors qu’il est hanté par les spectres du passé et la crainte du futur ? Ce rapport au temps est théorisé par François Hartog[1] qui considère que notre époque est soumise au règne du présent : c’est le concept du présentisme. Lévi-Strauss avançait déjà l’image du voyageur assis dans un train, regardant par la fenêtre et percevant « la vitesse et la longueur des autres trains [qui] varient selon que ceux-ci se déplacent dans le même sens ou dans un sens opposé.[2] »

Dans notre monde hyper connecté, où tout se partage, le présent s’impose comme seule temporalité valable. Dans ce contexte, le partage de l’instantané devient une machine à produire du présent : la plupart des documents diffusés se transforment aussitôt en archives. Il s’agit tout aussi bien de capturer le présent afin d’être présent(e) sur les réseaux, que de se re-présenter. Ce neuvième numéro de Traits-d’Union, la revue transdisciplinaire des jeunes chercheurs de l’Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3, et la journée d’étude associée, cherchent à interroger les diverses facettes du/des présent(s) et par là une forme de modernité « liquide[3] » de notre contemporanéité.

Le comité scientifique s’intéressera particulièrement, mais non exclusivement, aux propositions traitant des sujets suivants :

– Le chercheur lui-même est pris entre deux injonctions contradictoires dans son rapport au temps : d’un côté, pour éviter tout anachronisme et (re)découvrir l’exotisme du passé, son devoir est de se dégager des modes, d’être hors du temps, voire intempestif ; de l’autre, la recherche doit de plus en plus montrer – ou même faire la preuve de – son actualité. Quels sont les obstacles épistémologiques liés au temps pour la recherche ? Jusqu’à quel point les concepts contemporains sont-ils pertinents pour étudier le passé ?

– En littérature, la perception du présent a évolué au fil du temps, comme le rappelle Georges Poulet dans Études sur le temps humain[4]. La question du temps est ainsi perçue dans cette tension entre le monde ancien et le monde Le présent peut aussi être appréhendé à travers l’usage de procédés narratifs pour maîtriser le temps, comme par exemple les flux de conscience. De plus, l’ère ultra-contemporaine fait une large place aux récits consacrés au présent. Nous pouvons aussi nous interroger sur la littérature de l’immédiat, de la catastrophe ou du témoignage, qui se substitue au journalisme. Que serait donc un art du présent ? La littérature peut-elle s’écrire au présent, alors qu’elle est hantée par les blessures du passé, notamment en ce qui concerne les littératures postcoloniales ? L’art aurait-il par conséquent pour fonction de dénoncer, voire de supprimer les marques du passé dans le présent afin d’en faire un présent libre?

– Simultanément, la production du présent dans l’art occupe une place toute particulière lorsqu’il s’agit d’art scénique, qui est un art qui se produit dans l’instant, au moment où le spectateur regarde l’acteur. C’est un art éphémère, un évènement qui est en rupture[5], qui questionne le présent en tant qu’instrument politique. Le théâtre possède aussi une double approche du temps : le temps présent de la représentation et celui de la fiction, voire le temps de la production du texte. Anne Ubersfeld souligne cette singularité du monde théâtral en rapport au temps :

Avec cette difficulté que le théâtre (texte et représentation) ne peut pas ne pas renvoyer à un présent, celui de l’écriture et celui de la manifestation théâtrale ; le texte de théâtre ne peut s’écrire, on le sait, que dans le système du présent (présent, passé composé, imparfait, excluant le passé simple, sauf dans la langue archaïque)[6].

Or, dans le contexte artistique, il y a également une autre représentation, réelle, du présent : la présence scénique qui est souvent évoquée comme la clé d’une interprétation efficace, d’une adéquation entre le rôle et la performance de l’acteur. Peut-elle pour autant s’enseigner ? Ce « charme scénique[7] », tel que le décrit Stanislavski, est-il transposable ou interprété ? Cette présence scénique est-elle semblable dans tous les arts de la scène ?

– Du côté des sciences du langage, l’avènement du structuralisme dans les années 50 a conduit les chercheurs à faire la part belle au présent en se concentrant sur les phénomènes linguistiques en synchronie[8]. Mais depuis quelques années, les travaux sur l’énonciation et la pragmatique, en particulier ceux qui portent sur les mécanismes conversationnels[9], ont montré que les discours qui s’énoncent au présent continuent de porter les traces des discours passés, restituant ainsi son historicité à la parole en acte. La didactique des langues entretient elle aussi un rapport ambigu au présent. Issue de la linguistique appliquée, cette discipline est ancrée dans le présent de la salle de classe, où la technique de l’enseignant doit répondre aux besoins immédiats de l’interaction. Au demeurant, l’interdisciplinarité constitutive des perspectives de recherche didactiques pousse irrémédiablement les chercheurs, même a minima sous forme de contexte, vers l’exploration de formes d’historicités afin de comprendre les processus d’enseignement-apprentissage des langues[10]. Dès lors, il est nécessaire de questionner le rapport des sciences du langage avec le présent, de cerner les recherches qui accordent une place au présent et aux formes diverses de la temporalité et de déterminer s’il existe une corrélation dans le retour de l’épaisseur du temps dans ces deux disciplines.

– Dans le domaine artistique, c’est le genre photographique qui a toujours fasciné, dès ses débuts, car la photographie dispose du potentiel de capturer le moment présent. Toutefois, comme l’exprime Barthes dans La Chambre claire, alors qu’il redécouvre le visage de sa mère défunte à travers une photographie, cette dernière lui rappelle des moments passés dans un autre présent perdu et actualise ainsi le présent passé :

J’allais ainsi, seul dans l’appartement où elle venait de mourir, regardant sous la lampe, une à une, ces photos de ma mère, remontant peu à peu le temps avec elle, cherchant la vérité du visage que j’avais aimé. Et je la découvris[11].

La photographie est alors la preuve d’un moment passé, qui montre dans un mouvement complexe la présence et en même temps l’absence de ce moment, corps ou objet[12].

– Il en va de même pour le médium filmique qui est considéré comme la capture du moment présent et participe à son C’est ainsi que les films peuvent être utilisés pour comprendre un pays et son contexte politique, social, culturel et idéologique à un moment historique donné. Comme l’explique Ana M. López, ils produisent un discours «ethnographe[13] » et renseignent notamment sur les relations entre les différents groupes qui constituent une société. Dans le cas de la société américaine par exemple, Hollywood est le reflet des discriminations à l’œuvre, notamment envers les Africains-Américains et les Latinos. Dans ce contexte, être présent à l’écran signifie avoir une place et une légitimité dans la société. La polémique qui a frappé les Oscars en 2016 avec le hashtag #OscarsSoWhite en est une illustration[14]. Les films permettent donc à ces populations sous-représentées de proposer un commentaire sur le présent, notamment grâce aux documentaires.

– Le but des médias est-il donc centré sur cette obsession de saisir le présent ? Dans les années 60 déjà, les émissions de télévision étaient diffusées en direct, aux États-Unis. Cette pratique se rapproche de l’avènement du «cinéma direct[15] », motivé par cette envie de capter en temps réel une situation afin d’être au plus proche de la réalité. Dans les productions fictionnelles audiovisuelles, il s’agit au contraire de reconstruire un présent, un univers alternatif, ou une réalité virtuelle[16], dans lesquels le spectateur est plongé afin d’expérimenter l’action comme s’il la vivait en temps réel. Comment analyser les effets de l’avènement des services de VOD (vidéo à la demande), qui fonctionnent sur le mode de visionnage du binge-watching (visionnage boulimique) ou les productions audiovisuelles qui correspondent au temps « réel » ?

– Enfin, nous ne pouvons occulter l’usage de la photographie et des films courts sur les réseaux sociaux et les plateformes en ligne qui accentuent la présence du corps, primant sur l’expérience de l’utilisateur. La fascination pour le présent dépasse désormais le milieu des jeux vidéo, où l’interaction des joueurs avec la réalité virtuelle permet de rendre compte d’un présent altéré. En effet, le présent est dorénavant devenu un temps de l’urgence : instantanéité des événements sportifs ou politiques (devons-nous diffuser et conserver ces productions immédiates et rapides, telles que les Tweets politiques du président Donald Trump?), fantasme d’un vivre avec, urgence écologique, besoin de s’informer sur tout, tout de suite, cédant ainsi à la pathologie du FOMO (Fear Of Missing Out[17]). La temporalité est-elle transformée grâce aux nouveaux médias et aux nouvelles pratiques qui modifient cette conception du présent ?

Pour envoyer une proposition à la journée d’étude et pour le numéro 9 :

Les propositions d’articles, sous forme d’abstracts (500 mots +/- 10 %, hors bibliographie), en langue française, accompagnées d’une bibliographie et d’une courte notice biographique, sont à envoyer pour le 15 janvier 2018 par courriel, au format .doc, à contact@revuetraitsdunion.org. La journée d’étude aura lieu le 24 mars 2018.

Une sélection des articles sera publiée. Les articles retenus après une première sélection par le comité scientifique devront comprendre dans leur version finale environ 30 000 caractères +/- 10 %, espace compris, et seront à envoyer pour le 19 mai 2018 (une deuxième sélection aura lieu à partir des articles complets).

Pour envoyer une proposition pour le numéro 9 uniquement :

Les propositions d’articles, sous forme d’abstracts (500 mots +/- 10 %, hors bibliographie), en langue française, accompagnées d’une bibliographie et d’une courte notice biographique, sont à envoyer pour le 15 janvier 2018 par courriel, au format .doc, à contact@revuetraitsdunion.org.

Les articles retenus après une première sélection par le comité scientifique devront comprendre dans leur version finale environ 30 000 caractères +/- 10 %, espace compris, et seront à envoyer pour le 19 mai 2018 (une deuxième sélection aura lieu à partir des articles complets).

Comité d’organisation : Fanny Auzéau, Alice Burrows, Emilie Cheyroux, Marion Coste, Priscilla Coutinho, A’icha Kathrada, Justine Le Floc’h, Alexia de Mari, Claire Poinsot, Gianna Schmitter, Antonino Sorci, Anne Sweet.

Mots clés : présent, temps, présentisme, instantanéité, contemporanéité.


[1] François Hartog envisage l’historicité à travers trois approches : un régime dominé par le passé, un autre futuriste, tendu vers l’avenir et un troisième, au sein duquel domine le présent, incarné par le concept du « présentisme » : le règne absolu du présent. François Hartog, Régimes d’historicité. Présentisme et expérience du temps, coll. La Librairie du XXIe siècle, Paris, Édition du Seuil, 2003.

[2] Lévi-Strauss, Anthropologie structurale deux, chapitre XVIII, Paris, Plon, 1973, p. 397.

[3] Zygmunt Bauman oppose la modernité « liquide » relative à la postmodernité et la modernité « solide » relative à la modernité. Zygmunt Bauman, Liquid Modernity, Cambridge Polity Press, 2000.

[4] Georges Poulet, Études sur le temps humain, vol. I-IV, Plon, 1952.

[5] Jacques Derrida, De la grammatologie, Éditions de Minuit, 1967, p. 360.

[6] Anne Ubersfeld, Les termes clés de l’analyse du théâtre, Éditions du Seuil, 1996, p. 94.

[7] Constantin Stanislavski, La construction du personnage, Bernard Dort (trad.), Pygmalion, 1966.

[8] Jean-Claude Chevalier et Pierre Encrevé, Combats pour la linguistique de Martinet à Kristeva, ENS Editions, 2006.

[9] Catherine Kerbrat-Orecchioni, Les interactions verbales, 1994, Armand Colin.

[10] Valérie Spaëth, « Pour l’histoire en didactique du FLES », in Jose Aguilar, Cédric Brudermann, Malory Leclère (éds.), Langues, cultures et pratiques en contextes : interrogations didactiques, Riveneuve éditions, 2014, p. 227-246.

[11] Roland Barthes, La Chambre claire, in Éric Marty (dir.), Œuvres complètes, tome IV, Paris, Éditions du Seuil, 2002, p. 844.

[12] Edgar Morin, Le Cinéma ou l’homme imaginaire, Paris, Éditions de Minuit, 1956.

[13] Ana M. López, « Are all Latins from Manhattan ? Hollywood, Ethnography, and Cultural Colonialism, in Lester D. Friedman (éd.), Unspeakable images: ethnicity and the American cinema, University of Illinois Press, 1991,p. 404.

[14] Une étude de USC Annenberg corrobore le déséquilibre des représentations : en effet, de 2007 à 2014, dans 700 films hollywoodiens étudiés, les Africains-Américains ne représentaient que 12,5% des personnages et les Latinos 4,9% (en 2014) alors que les personnages de type caucasien atteignent les 73,1%.

[15] Séverine Graff, « ‘Cinéma-vérité’ ou ‘cinéma direct’ : hasard   terminologique   ou   paradigme théorique ? », Décadrages [En ligne], n°18, 2011, URL : http://decadrages.revues.org/215.

[16] Sara Gwenllian-Jones, « Virtual Reality and Cult Television » in Sara Gwenllian-Jones et Roberta E. Pearson (éds.), Cult Television, Minneapolis, University of Minnesota Press, 2004, p. 115-145.

[17] Voir à ce sujet Baker Zachary G., Krieger Heather G, LeRoy Angie S., « Fear of Missing out: Relationships with Depression, Mindfulness, and Physical Symptoms », Translational Issues in Psychological Science, n° 3, 2016, p. 275-282.

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